Quand l’activation de Gemini ou de Copilot fait entrer l’entreprise dans une autre logique de gouvernance.
Dans la vie d’une organisation, les transformations les plus profondes ne naissent pas toujours des décisions les plus ostensibles. Elles prennent souvent forme dans les marges, par touches successives, au fil d’ajustements qui paraissent trop modestes pour mériter un véritable examen, jusqu’au moment où leur accumulation finit par produire une réalité nouvelle que personne n’avait explicitement voulue, mais que tous doivent désormais administrer. C’est ainsi, de plus en plus, que l’intelligence artificielle s’installe dans l’entreprise. Qu’il s’agisse de Gemini dans Google Workspace ou de Copilot dans Microsoft 365, le changement se présente d’abord sous les apparences rassurantes de l’utilité, d’une couche supplémentaire de confort dans des outils déjà familiers, d’une capacité ajoutée au tissu ordinaire du travail. Pourtant, dès lors que cet environnement contient des informations personnelles, confidentielles ou financières, l’activation de l’IA change de nature. Elle devient un acte de gouvernance. [1][3][5]
Un cas récent, observé dans le secteur hypothécaire québécois, permet de mesurer avec une netteté particulière ce déplacement. Un client demande à son courtier si ses T4, ses relevés bancaires, ses rapports de crédit, ses pièces d’identité et, plus largement, l’ensemble de son dossier hypothécaire sont conservés dans un environnement où l’IA est désactivée ou s’ils se trouvent sous la même identité utilisateur que celle au moyen de laquelle un assistant d’IA a été activé pour la prise de notes et les tâches opérationnelles courantes. Le courtier répond, en substance, par une formule désormais classique dans l’économie numérique, invoquant la robustesse des contrôles de sécurité du fournisseur ainsi que la conformité générale de l’environnement en place. La phrase se voulait rassurante. Elle laissait pourtant intacte la question essentielle.
Car ce que le client cherchait à savoir ne relevait ni de la réputation générale de Google ou de Microsoft, ni de la présence de dispositifs modernes de sécurité, ni même d’une inquiétude diffuse à l’égard de l’IA. Sa question était plus resserrée, plus exacte et pour cette raison plus décisive. L’entreprise avait-elle tracé une frontière intelligible entre la garde de données personnelles et financières hautement sensibles et l’activation d’un système d’intelligence artificielle dans le même environnement de travail ? La question est bien architecturale, mais il faut entendre ici l’architecture au sens le plus complet du terme. Il n’est pas seulement question de savoir où se trouvent les outils, ni quel fournisseur les commercialise. Ce qui est en cause, c’est la manière dont une entreprise traduit ses obligations juridiques en permissions effectives, en cloisonnements réels, en responsabilités identifiables et en limites opposables. C’est précisément pour cela que le sujet dépasse très largement le seul courtage hypothécaire. Sous des formes différentes, il concerne désormais toute organisation qui conserve des informations confidentielles dans un espace de travail moderne tout en adoptant des outils d’IA comme si la technologie s’était invitée sans rien modifier aux conditions juridiques et opérationnelles qui entouraient déjà ces données. [1][2]
Le malentendu au cœur de cette situation est d’autant plus instructif qu’il est extraordinairement répandu. Il repose sur une confusion que bien des dirigeants entretiennent encore presque machinalement entre sécurité et gouvernance, comme si les deux notions relevaient d’un même réflexe de prudence. Elles renvoient pourtant à des réalités distinctes. La sécurité s’occupe de ce qui doit demeurer à l’extérieur. Elle vise l’intrusion, l’exfiltration, l’accès non autorisé, la compromission des identifiants, la résilience technique. La gouvernance intervient sur un autre plan. Elle examine ce que des personnes autorisées, des systèmes autorisés et des fournisseurs autorisés peuvent désormais faire avec des informations auxquelles ils ont déjà accès. Un dispositif peut être exemplaire au regard des standards ordinaires de sécurité et demeurer, dans le même mouvement, insuffisamment gouverné. Dans les secteurs à forts enjeux, l’exposition véritable commence souvent là, dans l’extension silencieuse de ce que des acteurs légitimes sont autorisés à faire. [1]
Du point de vue du client, la difficulté apparaît d’ailleurs avec une évidence que beaucoup d’organisations sous-estiment. Un dossier hypothécaire n’a rien d’un ensemble de données impersonnelles. Il dessine le contour intime d’une existence économique : revenus, dettes, actifs, historique bancaire, trajectoire professionnelle, parfois situation familiale, statut migratoire ou traces de difficultés passées. Tant que ces documents demeurent dans un environnement classique de conservation ou de traitement, ils sont déjà sensibles, mais leur circulation et leur transformation restent relativement contenues. Dès lors qu’une capacité d’IA s’installe dans le même espace de travail, ces mêmes pièces deviennent plus aisément résumables, interrogeables, réinterprétables et convertibles en artefacts internes nouveaux, notes de réunion, brouillons d’e-mails, synthèses extraites, comparaisons ou autres enregistrements dérivés, souvent plus faciles à déplacer que le dossier d’origine lui-même. Une synthèse imparfaite peut fausser la lecture d’une situation financière. Une surface d’accès élargie peut banaliser des consultations qui n’auraient jamais dû devenir routinières. Ce qui s’énonce, du côté de l’organisation, comme un gain d’efficacité peut se traduire, du point de vue du client, par un élargissement discret du nombre de personnes et de systèmes qui participent désormais au traitement de sa vie financière.
Google et Microsoft formulent, à cet égard, un engagement important. Google indique que les données clients de Workspace, y compris les requêtes et les réponses, ne servent pas à entraîner ses modèles pour d’autres clients. Microsoft précise que les prompts et les réponses dans Microsoft 365 Copilot et Copilot Chat ne sont pas utilisés pour entraîner les modèles de fondation sous-jacents. Cet engagement ne suffit pas, à lui seul, à dissiper le problème. La difficulté ne se limite pas à ce que le fournisseur s’abstient de faire avec la donnée, considérée abstraitement. Elle tient à ce que cette information peut désormais faire à l’intérieur même de l’environnement, dès lors que l’IA a été activée sur un espace de travail qui existait déjà. La documentation d’administration de Google précise que Gemini Business et Enterprise peuvent se connecter à des services Workspace comme Gmail, Drive ou Agenda et que c’est à l’administrateur qu’il appartient de décider si cet accès est permis. Microsoft indique, pour sa part, que Copilot s’appuie sur Microsoft Graph et n’accède qu’aux informations incluses dans les permissions de l’utilisateur connecté. C’est précisément ce point qui fait du partage excessif des informations un enjeu de gouvernance majeur dès lors que l’IA vient se superposer à l’environnement. [4][5]
C’est ici que la Loi 25, au Québec, prend toute sa portée. Son intérêt ne tient pas à un lien particulier avec Gemini ou Copilot. Il réside dans la précision avec laquelle elle éclaire ce que nombre d’organisations n’avaient jamais réellement rendu opératoire. Les obligations de fond existaient déjà. Déterminer la finalité de la collecte. Limiter cette collecte à ce qui est nécessaire. Encadrer l’accès de manière appropriée. Protéger l’information. Informer correctement les personnes concernées. Mettre en place des pratiques de gouvernance. Aucune de ces exigences n’attend l’arrivée de l’IA pour s’imposer. En revanche, l’activation d’une capacité d’IA dans un environnement qui contient déjà des renseignements personnels peut faire basculer l’entreprise dans une autre configuration juridique et opérationnelle. Si l’introduction de cette capacité correspond à un projet d’acquisition, de développement ou de refonte d’un système d’information qui utilise, conserve, communique ou traite autrement des renseignements personnels, une évaluation des facteurs relatifs à la vie privée peut devenir nécessaire. Si cette activation permet un usage plus large, plus inférentiel ou plus dérivé d’une information initialement recueillie pour une autre finalité, l’organisation doit être en mesure de justifier cet usage dans le cadre juridique qui régit la limitation des finalités ou de l’appuyer sur une base de consentement appropriée lorsque la loi l’exige. Si des communications à l’extérieur du Québec entrent en jeu, l’analyse transfrontalière devient une obligation à documenter. Si, enfin, l’outil quitte le registre de l’assistance administrative pour intervenir dans des décisions fondées exclusivement sur un traitement automatisé, un autre régime entre en scène. Le bouton n’invente donc pas la loi. Il introduit dans l’organisation une condition factuelle nouvelle à laquelle la loi s’applique avec une immédiateté et une concrétude qu’il devient soudain beaucoup plus difficile d’ignorer. [1]
Google Workspace est particulièrement éclairant à cet égard, précisément parce qu’il paraît ordinaire et Microsoft 365 l’est pour la même raison. La familiarité engendre une confiance trompeuse. Les entreprises croient comprendre leur environnement mieux qu’elles ne le gouvernent réellement. Elles imaginent pouvoir penser Gemini ou Copilot service par service, comme s’il s’agissait simplement d’ajouter un peu d’aide à la rédaction dans Gmail ou Outlook, un peu de synthèse dans Docs ou Word ou de prise de notes dans Meet ou Teams. La réalité du contrôle est plus subtile. Les niveaux de service diffèrent. Les capacités administratives varient. Ce qui compte ici tient moins à l’icône visible dans l’interface qu’à la structure d’accès qui lui donne son véritable sens. La documentation de Google indique que la gestion des fonctionnalités Gemini service par service dans Workspace est associée à certaines offres de niveau supérieur. Elle précise aussi que, même lorsqu’une fonctionnalité est désactivée dans un service, un utilisateur peut encore interroger Gemini dans un autre service activé à propos d’un élément auquel il a accès. La documentation de Microsoft indique que Copilot n’accède qu’aux informations qu’un utilisateur est autorisé à voir, tout en identifiant la sur-exposition des contenus dans SharePoint et OneDrive comme l’un des risques les plus fréquents du déploiement. Cette simple observation montre que la véritable frontière ne dépend ni du prestige du fournisseur ni de l’apparence du paramétrage. Elle dépend de l’architecture du contrôle, c’est-à-dire de l’identité, des permissions, du modèle de partage et des chemins par lesquels l’information demeure accessible dès lors que l’IA est active quelque part dans l’environnement de travail d’un utilisateur. [3][4][5]
C’est pourquoi la question du client mérite d’être reçue avec tout le sérieux qu’elle appelle. Elle n’exprime ni une défiance irrationnelle à l’égard de l’IA, ni une obsession excentrique pour l’infrastructure. Elle traduit au contraire une compréhension fine de la manière dont fonctionnent désormais les environnements numériques. Ce qui importe, au bout du compte, tient à la réalité opérationnelle créée le jour où la fonctionnalité a été activée, bien davantage qu’à l’élégance de l’outil, à la notoriété du fournisseur ou à l’attrait de la fonctionnalité elle-même. L’entreprise s’est-elle simplement dotée d’une interface plus performante, ou a-t-elle modifié la condition de traitement d’informations qui lui avaient déjà été confiées sous d’autres présupposés ? A-t-elle évalué ce déplacement avant qu’il ne survienne, ou n’en a-t-elle mesuré la portée qu’au moment où un client a été assez précis pour poser la bonne question ? A-t-elle séparé la garde documentaire du travail assisté par l’IA, ou a-t-elle supposé qu’un fournisseur respectable et un environnement familier suffiraient à porter, à eux seuls, le poids de la conformité ?
La réponse sérieuse à cette situation relève d’une discipline de gouvernance plus exigeante et, à certains égards, plus simple. Elle commence par la franchise. Les informations relatives à la confidentialité et les informations remises au client doivent décrire le flux réel, plutôt que celui que l’organisation préférerait imaginer. Si des outils activés par l’IA font partie de l’environnement opérationnel, l’entreprise doit pouvoir expliquer clairement quelles informations s’y trouvent, ce que ces outils sont autorisés à faire, ce qu’ils ne peuvent pas faire, si des traitements peuvent intervenir hors Québec et qui demeure responsable du résultat. Elle se poursuit par l’architecture. Le schéma le plus défendable repose sur une séparation des identités et des permissions, autrement dit sur un dispositif dans lequel l’environnement utilisé pour les opérations assistées par l’IA n’a pas accès au dépôt qui contient les dossiers financiers bruts des clients. Elle se prolonge par la gouvernance de l’information elle-même, car Google et Microsoft, chacun à leur manière, rappellent la même vérité plus profonde : ces systèmes font remonter et articulent ce que les utilisateurs peuvent déjà atteindre. Dès lors, un partage excessif antérieur, des permissions internes trop faibles ou des dépôts insuffisamment gouvernés acquièrent une portée nouvelle une fois l’IA superposée à l’existant. Elle s’achève, enfin, dans une discipline interne explicite : règles précises pour les dossiers clients bruts, seuils d’autorisation pour tout usage de l’IA touchant des renseignements personnels, formation du personnel qui traite l’IA comme une question de gouvernance plutôt que comme un simple confort bureautique et évaluations conduites avant l’activation plutôt qu’après la première objection solidement formulée par un client. [1][5]
C’est à cet endroit précis que le sujet entre pleinement dans ce que j’appelle l’ITOLOGY. Car il n’est pas seulement question d’IA, ni seulement de protection de la vie privée, ni seulement de conformité. Il est question de la manière dont la technologie s’installe dans les environnements de direction, de la manière dont les organisations sous-estiment la portée de changements introduits sous l’apparence de détails d’implémentation et du fait que les déplacements les plus profonds se produisent rarement au niveau de l’outil lui-même. Ils se produisent au niveau de ce que l’organisation a permis à l’outil d’approcher, de toucher, d’interroger ou d’accompagner. Une fonctionnalité devient une question de gouvernance dès l’instant où elle partage un même domaine d’accès avec une information confidentielle. À partir de là, la conversation ne peut plus se satisfaire du seul registre de la commodité. Elle doit se déplacer vers la finalité, les frontières, les permissions, la responsabilité et la preuve.
C’est pourquoi je ne crois pas que la bonne question, pour un dirigeant, porte sur la confiance abstraite qu’il faudrait accorder à Gemini, à Copilot, à Google, à Microsoft ou à l’IA en général. Ces questions sont trop commodes et, au fond, trop superficielles. La bonne interrogation concerne ce qui est devenu vrai le jour où la fonctionnalité a été activée. L’entreprise a-t-elle simplement gagné une interface utile, ou a-t-elle créé une condition de traitement matériellement nouvelle autour d’informations qui lui avaient déjà été confiées selon d’autres présupposés ? A-t-elle évalué ce déplacement avant qu’il ne se produise, ou n’en a-t-elle reconnu la portée qu’au moment où un client l’y a contrainte par une question bien posée ? A-t-elle établi une frontière réelle entre la garde documentaire et le travail assisté par l’IA, ou s’est-elle contentée de penser que la crédibilité du fournisseur et la familiarité de l’environnement pouvaient tenir lieu de gouvernance ?
À mes yeux, la véritable ligne de partage en matière de gouvernance de l’IA n’opposera pas les adopteurs précoces aux adopteurs tardifs. Elle distinguera ceux qui ont compris que l’activation modifie la condition opératoire des données, et ceux qui ont poursuivi leur route comme si rien de substantiel n’avait changé. Les premiers construiront progressivement des systèmes défendables, parce qu’ils sauront ce qui doit être évalué, expliqué, restreint et documenté. Les seconds continueront de répondre à des questions de gouvernance avec le vocabulaire de la sécurité, puis s’étonneront que cette réponse ne suffise plus ni aux clients, ni aux régulateurs, ni aux conseils d’administration.
La loi était déjà là depuis longtemps. Ce point n’a jamais constitué le mystère. L’incertitude portait ailleurs, sur la capacité réelle de l’entreprise à accomplir le travail plus exigeant qui consiste à traduire cette loi en opérations, avant que la technologie ne rende impossible d’ignorer la distance entre le principe et la pratique.
Références
[1] Québec, Loi sur la protection des renseignements personnels dans le secteur privé, RLRQ c. P-39.1, notamment les articles 3.1, 3.2, 3.3, 3.5 à 3.8, 4, 8, 8.1, 12, 12.1 et 17.
[2] Autorité des marchés financiers, lignes directrices et obligations relatives à l’information à divulguer pour les courtiers hypothécaires et les représentants.
[3] Google Workspace Admin Help, Manage access to Gemini features in Workspace services.
[4] Google Workspace Admin Help, Turn the Gemini app on or off ; Control Gemini Business and Enterprise access to Workspace data.
[5] Microsoft Learn, How does Microsoft 365 Copilot work? ; Privacy and protections for Microsoft 365 Copilot Chat ; Prevent oversharing in Microsoft 365 Copilot: deployment blueprint.
